Transposition du Rêve de paradis dans les métamorphoses du ciel Château de Sceaux, 2008 Pour parler du rêve de paradis, je voudrais vous situer mon histoire et le début de ma vocation. Comme toutes les histoires, elle est faite de hasards ou de providence, selon les croyances. Avant toute chose, le destin très adroitement fixe les bases de son projet au détour de petits évènements qui sont la trame inéluctable des fondations d'une vocation. Mon père tant aimé était sculpteur d'art sacré et dessinait très bien. C'était naturel à la maison de dessiner ou de peindre au même titre qu'on mangeait ou dormait selon les moments. L'amour de la peinture s'est déclaré très vite dans mon enfance. À 9 ans j'ai su que m'affirmer dans cette voie serait ma seule issue. Je porte toujours cette certitude au fond de moi 44 ans plus tard. Point de salut sans œuvre à réaliser. Malgré cette petite lumière jamais éteinte, mon parcours est assez banal: à 16 ans atelier d'arts plastiques, à 17 ans ; 2 ans et demi aux Beaux Arts de Paris où je n'ai rien appris et à 20 ans, j'étais dans la vie active à temps plein où j'ai fait tous les métiers qui se présentaient. Le temps passant je peignais des aquarelles, des scènes de vie ordinaire, des intérieurs, mon monde. Et je me suis aussi consacrée à la broderie pendant quelques années de vie recluse. Et puis un jour, à 32 ans, je suis passée devant une boutique qui soldait son matériel pour artistes et j'ai acheté une boite de pastels 1er prix. Là, l'intervention divine s'est subrepticement manifestée ! 1er pastel. 1er ciel, grand comme ça. Coup de foudre ! 1er avril 1987, dans le mois qui a suivi, dans ma chambre à l'est, j'en ai fait 50. En septembre : première exposition. Je peux dire que mes débuts ont été de vrais débuts, très scolaires, très modestes, mais ardents et passionnés. J'avais installé mon travail à plat devant ma fenêtre et au fur et à mesure, marche après marche, je me suis mise à travailler à la verticale. La technique s'est imposée toute seule, le maniement des craies m'apprenant de lui même les nécessités élémentaires qui m'ont conduites à choisir ce qu'il y avait de mieux, de plus tendre, de plus moelleux, pour obtenir cette densité et ce velours incomparable du pastel. J'embrassais le thème naturaliste avec délectation ; un fond substantiel de paysage m'apparaissait indispensable, et déjà une passion certaine pour les nuits (moi qui dort à dix heures et demi...). Les premières furent très petites et puis le chemin se dessine au fur et à mesure qu'on l'emprunte. Pas à pas, à tâtons, la certitude de ma voie s'est creusée d'elle même jusqu'à être incontournable. Au début cette folle aventure m'a galvanisée ; je ne pensais qu'à ça. Je mangeais, je dormais, je vivais aux heures qui me restaient après mon travail de la journée terminé, devant mes pastels. J'étais au 7ème ciel. En écoutant en boucle, entre autres, le Requiem de Mozart, j'étais en communion totale avec la dimension divine de l'univers. A l'époque mon père était encore en vie et travaillait toujours dans son atelier, toujours disponible. A chaque nouvel engouement, je descendais lui faire part de mes découvertes et partager mon enthousiasme avec lui. Papa avait l'oeil très sûr ! et ne manquait pas d'être vrai pour mieux m'aider à faire mes classes. "Il est beau ton calendrier des PTT!" me disait il, déconcertant de charme et de bonté. "Tu peux m'en mettre un kilomètre ou deux de plus", parlant de notre passion commune pour les perspectives, les horizons sans fin, le déplacement de la lumière et la magie de l'air. Je suis née pour son anniversaire un 24 mai et nous avions tant de points communs. Par cette ressemblance et cet amour indéfectible, mon éducation artistique et sensible était faite. Le reste était affaire de vie qui réserve ses trésors de difficultés aux âmes fortes. Petit à petit les formats sont sortis du cadre; je ne pouvais plus travailler dans ma chambre qui est encore la même; mon refuge, mon palais, mon paradis qui a survécu à tout ce qui peut arriver dans une existence. Entre temps j'avais un ami potier passionné de ciels lui aussi, auquel j'avais montré mon travail qui m'a dit: "Tu sais ça porte un nom, ça, "cieliste" ! Le sésame était révélé. Avant même d'avoir vraiment fait le tour de la question et surtout mes preuves, j'avais définitivement adopté ce vocable, si poétique, si délectable. Pour assurer ses pas sur un chemin délicat, ils le sont tous, la vie se charge d'éprouver le tempérament pour obtenir de lui des preuves de sa bonne volonté au mieux, de son opiniâtreté. Il faut asseoir au fond de soi, une certitude et une indépendance que donne une vocation impertubable. Les aléas, les opinions, les déconvenues si cruelles, le chaud, le froid, l'exaltation, l'abattement, la solitude ou l' amour vont creuser le sillon des progrès, des doutes, mais le fond reste fort et le travail avance. Des amis, quelques uns, encouragent, félicitent, accompagnent parfois, dénigrent ou ignorent. Des amours vont, viennent, éteignent ou rallument le feu dévorant et ténu de la création. En fin de compte, créer, c'est se créer soi même. En se révélant avec toutes ses faiblesses mais aussi, la force de s'imposer totalement tel qu'en soi même, en vérité, en présence ici- bas, humblement, humainement. Laisser sa trace, où d'autres pas pourront s'insinuer, se poser, se réaliser peut-être. Pour arriver à exprimer le désir de paradis, si l'oeuvre est une façon de supporter la vie, ou d'y accéder, le ciel avec son idéal, ses aspirations, son monde des étoiles, des rêves de Bonheur, de la présence des disparus, des anges et surtout de l'immense mansuétude du Créateur qui laisse ses oeuvres aux mains pillardes des humains sans fléchir, rassemble dans sa globalité, toutes les espérances et les supplications de l être humain qui par dessus tout cherche son protecteur, son Père pour affronter les duretés de la vie. L'âme de l'artiste prend sa plénitude dans l' infini de la nature.. Les peintres de Barbizon se sont totalement fondus dans la magie et la féerie de la lumière des feuillages. La forêt, la simplicité et l'humilité d'une mare au creux d'un bois et un ciel crépusculaire ont fait leur émerveillement et la source d'inspiration de toute leur vie. La beauté du vrai, la réalité de la nature, toute la poésie des moindres objets et tous les symboles cachés dans celle-ci a fixé sur moi une fascination qui n'a pas de défaillance .Le ciel qui couve les paysages comme une mère ses petits, affine la lumière, donne les ombres, dessine les contours et décide du drame et de la félicité du tableau final. Aussi quand la terre est noire, impénétrable, coupante, le ciel offre ses éclairages, ses nuances nacrées ou éblouissantes, son monde inaccessible et ouvert. Là le paradis prend ses marques, s'envole. Chacun le guette, l'espère, le tremble comme un enfant. Transposition du rêve de paradis dans les métamorphoses du ciel: On peut imaginer que le salut d'un être humain se situe dans sa capacité à rêver. "Imagination, reine des facultés" a écrit Eugène Delacroix. Transformer, idéaliser le monde ; vaste projet..Peindre le ciel pour donner à ceux qui le craignent, l' ignorent ou l'adorent, une image de rédemption, de consolation et de guérison. Il rassemble toutes les attentes, les aspirations, les forces redoutables mais aussi, les douceurs et l'Amour. Le ciel c'est l'enveloppe, la matrice, le père et la mère, le couronnement de l'humble finitude des hommes et le tremplin vers l'au-delà. Son règne n'a pas de fin, n'a pas de commencement. Le passé, le présent , l'avenir y règnent en maître dans la même projection où chacun peut lire sa vérité simplement, humainement. La lumière est la plus belle créature de ce monde ! Et d'où vient-elle ? si ce n'est du ciel ? Que seraient sans elle les moindres recoins de feuillages, de pétales, d'ombres bleues sur les visages et dans les chemins, le vert des vagues et le blanc de l'écume ? Tout deviendrait gris inexorablement sans la magie de la lumière. La lumière aussi c'est l'accès à la connaissance, à la découverte, au miroitement des facettes de diamant qui compose notre psyché, notre part d'ombre. Mais cette lumière , il faut la construire, lui donner un corps avant une âme. Dans une verticale, sans horizon point de perspective, de lointain. Pas de hauteur non plus. Cette hauteur au fond de soi, abyssale, mystérieuse, mystique, secrète à projeter. Et cette hauteur, c'est le ciel ciel qui la renvoie en miroir. Le Miroir : l'âme se reflète dans le miroir que le ciel renvoie à la surface de l'eau, à la surface de nos états d'âme, ride nos visages, éclaire nos yeux, donne la chaleur au creux de nos mains et crée le lien. Le Lien : unique consolation de notre finitude, nos faiblesses, nos manques, nos souffrances. Le ciel serait une espèce de prière sans intention de prière et dans l'ignorance de savoir si elle sera écoutée ; d'où l'intercession poétique comme moyen, comme approche du sensible. Au-delà des obstacles que chacun franchit avec bravoure et ténacité, les lois de la vie étant les mêmes pour tous, il y aurait une voie pour faciliter le passage. Cette voie est peut-être celle de la prière. Par l'adoration de la vision poétique, la vie glissée partout dans les moindres recoins de notre promenade terrestre, dans la simplicité d'un pétale et le miracle de son parfum, dans la perfection du brin d'herbe que la rosée illumine avec délicatesse, dans les trésors de litanies d'un rouge gorge, recueillons ces moments de grâce, laissons l'empreinte du dessein Divin infuser l'émerveillement pour chaque chose qui donne le sens et fixe la voie du salut. Les peintres symbolistes, dit peintres de l'âme disaient en leur temps : « La réalité relèverait-elle plus du ciel et de ses vapeurs impalpables que du monde terrestre et n'y aurait-il pas là comme une manière de donner une forme tangible à l'idéal ? » Vous avez dû vous demander pourquoi j'ai apporté cette grande nuit pour évoquer le paradis ? Simplement je crois que la nuit porteuse de rêves, maitresse absolue de l'inconscient, est la voie royale pour imaginer le paradis. Peut-être ne réaliserons-nous jamais nos rêves sans les avoir préalablement imaginés. Après tout le monde n'a-t-il pas d'abord été le rêve de Dieu ? En regardant cette grande nuit, je repense à Henry Eon dans la Plume qui évoque quant à lui « ces clairs de lune qui écoutent frissonner les futaies, qui chantent les mystères d'amour, grêles, immatérielles presque et gracieuses évocatrices d'heures perdues, d'impressions émues, que sentent les yeux endoloris, les cœurs qui tremblent et les âmes qui planent. Heureux ceux qui rêvent. » Je vous remercie de votre présence et de votre écoute, et vous laisse la parole pour me poser les questions qui vous viendraient à l'esprit. Château de Sceaux, 16 juillet 2008. __________________________________________________________ J'ai vécu pour l'Art, j'ai vécu pour l'Amour ! Tosca de Puccini